Le seuil du ciel

Le narthex de Vézelay développe une théologie de l'Église cohérente, où celle-ci est assimilée au séjour paradisiaque.

(L'illustration de cet article est en cours de préparation)

Le porche, ou narthex, de Vézelay semble secondaire à bien des guides. Même des ouvrages de collections prestigieuses le négligent. Le tympan du grand portail mobilise toute l'attention. Certes, il est un des sommets de la sculpture romane. Georges Duby y voit « la plus majestueuse figure du Dieu vivant qu'ait jamais conçue la chrétienté. » Il est rare de voir décerner un premier prix dans ce domaine. L'attrait esthétique de cette merveille incontestée conduit à négliger son contexte. Pourtant, le grand tympan n'existe pas sans son cadre. Il n'est pas isolé dans un musée. Il s'inscrit dans un ensemble cohérent, et s'il en est l'indiscutable centre et chef d'oeuvre, il participe d'un tout qui le déborde, le complète, le commente et l'explique.

Il me semble que le porche de Vézelay développe une théologie de l'Église (de l'Église grégorienne évidemment), et s'en veut la représentation. On dirait peut-être aujourd'hui la vitrine... Je vais m'employer à illustrer cette hypothèse sous différents angles complémentaires :

 Il est probable (prudence) que l'homme du XIIe siècle, et particulièrement le clerc, faisait une lecture simultanée intuitive de tous ces éléments, et ne les séparait pas les uns des autres. Aujourd'hui, peu d'entre eux se soumettent à une compréhension immédiate, même considérés séparément.

 

 LA FAÇADE

 Commençons... par le commencement. N'oublions pas que le grand tympan ne constitue pas le premier chapitre du discours vézelien. Le visiteur, le pèlerin si l'on veut, voit d'abord la façade. Celle-ci, quand on y arrive en haut du village, s'impose avec majesté. A son propos aussi, les commentateurs sont discrets : dans son état actuel, elle doit beaucoup à Viollet-le-Duc, qu'il est de bon ton de mépriser. Or, elle donne les premières clefs de la compréhension de l'abbatiale.

Le tympan actuel, dû au sculpteur Pascal au XIXe siècle, n'est pas sans mérite. Il représente le jugement dernier. Il s'inspire davantage de celui de la cathédrale d'Autun que des vestiges de celui de Vézelay. Ce dernier, aux bas-relief pratiquement arasés, a été déposé par Viollet-le-Duc. Il faut donc s'imaginer le tympan de Vézelay tel qu'il était avant les destructions des iconoclastes et des vandales. Il sagissait déjà d'un jugement dernier, mais plus restreint : il ne mettait pas en scène l'envoi des ressuscités vers le paradis ou l'enfer. Il montrait, comme celui de Cluny, le Christ en gloire, entouré du tétramorphe et des vieillards de l'Apocalypse. En rappelant le dernier jour, Vézelay se conforme au modèle qui inspire la plupart des grands tympans romans puis gothiques. Avant tout autre message propre au lieu, c'est le jugement qui ordonne l'iconographie médiévale, ici comme ailleurs. C'est l'attente et la crainte du jugement qui en inspirent la morale. Le thème principal se complète, au linteau, d'un propos annexe. Ici, Pascal s'est bien inspiré des vestiges du tympan d'origine : il reprend, à droite, l'image de sainte Marie-Madeleine pénitente. C'est là une des clefs du programme iconographique vézelien (voir « Harmoniques de Vézelay ») : la pénitence est la seule préparation possible au jugement, le seul accès à la sainteté.

Le tympan n'épuise pas le discours de la façade. Il est complété par une série de statues monumentales. Elles sont essentielles à la compréhension de l'abbatiale vouée à leur patronage. Certes, elles sont d'époque et de stye gothique (parfois refaites au XIXe siècle). Rien ne permet de savoir si l'abbatiale romane affichait de telles représentations. Elles présentent pourtant une parfaite cohérence avec l'iconographie antérieure qu'elles complètent, qu'elles contribuent à expliquer, et dont elle pallie les lacunes supposées.

Au registre supérieur, de part et d'autre d'un Christ trônant, la Vierge Marie et sainte Marie-Madeleine dominent le paysage, entre des anges dont on aurait tort de croire qu'ils ne jouent qu'un rôle décoratif. Leur existence réelle ne faisait aucun doute au Moyen Âge. Ils précisent qu'ici, c'est le paradis qui est représenté. Les personnages majeurs de cet ensemble restent les deux femmes entourant Jésus. Les commentateurs qui ne comprennent pas leur absence au tympan interieur méconnaissent la puissance de leur domination sur la façade et sur la colline.

Au registre intermédiaire, six saints sélectionnés apparaissent en position de médiateurs entre le jugement et le paradis. Ils montrent les orientations de la théologie et de la spiritualité vézeliennes. De gauche à droite, on reconnaît saint Jean l'évangéliste, saint André, saint Jean Baptiste, saint Pierre, saint Paul et saint Benoît. Pierre et Paul rappellent l'allégeance à Rome et à Cluny. Benoît souligne l'appartenance à l'ordre bénédictin. Il n'est enfin pas neutre de noter que les deux autres apôtres présents, Jean et André, sont précisément ceux qui ont été envoyés à Jésus par Jean-Baptiste. Le Baptiste est le précurseur de Jésus, le premier témoin de la mission christique. Mais aussi le fondateur de l'Église apostolique, et enfin, puisqu'il est le premier ermite, celui du monachisme bénédictin. On va le retrouver à la grande porte, à une place d'honneur.

 

FONCTIONS DU NARTHEX

Entrons dans le narthex. Les visiteurs de notre temps s'interrogent sur la ou les fonctions de cet espace monumental, plus ample que la nef. La diversité des noms qu'on donne à cet espace (avant-nef, ant-église, massif occidental, narthex, galilée, atrium, paradisus, vestibulum, ou porche) est à l'image de l'ignorance de ses fonctions – ou de leur multiplicité. Selon Viollet-le-Duc, « il était destiné à pourvoir à l'affluence extraordinaire des fidèles ». Cela paraît évident quand cet espace est ouvert sur le monde extérieur : qu'on pense à Saint-Benoît-sur-Loire, à Perrecy-les-Forges, à Autun, mais aussi aux porches cisterciens, et à tous ces auvents ultérieurs qu'on appelle encore caquetoires, c'est éloquent ! Ils ont de toute évidence une fonction d'accueil et de regroupement des fidèles laïcs. On peut donc y imaginer bien des activités, y compris marchandes.

Cependant, quand le narthex a demandé à ses bâtisseurs autant de soin, et autant d'ambition, qu'à Cluny ou Vézelay, quand il dépasse en hauteur et en largeur la nef elle-même, l'explication devient insuffisante.

Jean Vallery-Radot, dans un important article de 1929, reproche à Viollet-le-Duc sa vision limitée des fonctions du porche. Vallery-Radot se fonde sur les Coutumes de Cluny pour attribuer à cet espace une fonction plus liturgique : c'est le lieu où se forment les processions avant d'entrer dans l'église. Il a raison, bien sûr. Il me semble seulement que les deux fonctions ne s'excluent pas. Selon Guy Lobrichon, « là sont rassemblées les foules », pour « le déploiement des grandes liturgies ». « Interface », comme on peut dire de nos jours, entre les mondes profane et sacré, le narthex peut être aussi bien le lieu où les laïcs rencontrent l'Église que le lieu où l'Église va à la rencontre des laïcs. D'ailleurs, dans cet article, mon ambition est moins de dire ce qui s'y déroule que d'essayer d'établir la fonction symbolique du narthex. Il n'y a pas lieu de la juger moins importante que la fonction liturgique.

Il faut suivre Vallery-Radot quand il démontre que le narthex de Vézelay n'a pas été un ajout contingent, mais faisait partie du projet d'ensemble initial. En effet, à la tribune centrale, les niches de la chapelle Saint-Michel n'ont pas été conçues a posteriori, mais relèvent de la même campagne de construction que la nef : elles en partagent les matériaux et le style. Je crois pouvoir en déduire que la chapelle Saint-Michel est un des éléments essentiels du narthex, un de ceux pour lesquels il existe, un de ceux qui lui donnent du sens. On voit bien, dès lors, que l'importance des tribunes justifie, voire nécessite, la hauteur et la largeur du narthex.

 

LECTURE DU PROGRAMME SCULPTÉ DU NARTHEX

Ce narthex est abondamment orné de sculptures. Le grand tympan est bien connu, commenté de manière surabondante, interprété dans ses moindres détails, en dépit parfois du bon sens. Ah ! Les spirales de la robe du Christ ! Certes, je n'oublie pas les quatre niveaux d'interprétation de l'art roman. Ils permettent quelques délires. Pour limiter ceux-ci, la première règle d'hygiène intellectuelle consiste à ne pas séparer le centre du message de ses compléments collatéraux : les piédroits, le grand Jean-Baptiste du trumeau, mais aussi les deux tympans latéraux, leurs chapiteaux, peut-être les chapiteaux des piliers, et enfin, la plus oubliée des guides, la chapelle Saint-Michel qui domine le tout.

Il vaut mieux rire des interprétations druidiques, alchimiques, égyptologiques, nombredoristes et cosmo-telluriques. Mais il est affligeant de lire sous la plume d'un auteur bénédictin, et dans une édition prestigieuse : « Inutile de s'étendre sur les tympans latéraux, le simple inventaire iconographique suffisant bien », et : « Admettons que le Saint Jean Baptiste n'ait pas été d'abord prévu pour cet emplacement »...

Il me semble bien que, malgré la disparition des peintures murales, malgré la difficulté d'interprétation de plusieurs chapiteaux, le discours architectural et sculptural du narthex est un ensemble d'une parfaite cohérence. Et dans ce discours, tout est nécessaire.

Certes, il faut commencer par « l'inventaire iconographique », c'est à dire la description des différentes scènes, avec leurs références exégétiques (Evangiles et Actes des Apôtres). Je suppose, avec un optimisme sans illusions, que tout cela est bien connu. Je ne m'étendrai donc pas, ici, sur les significations littérales ni sur les récits de la Nativité, l'adoration des Mages, les pélerins d'Emmaüs, l'Ascension, la Pentecôte.

- Jean-Baptiste

Faisons une exception pour Jean-Baptiste. Puisqu'on voit contester la fonction structurelle de sa présence - au centre de la composition ! il convient de rappeler qu'il est déjà présent en façade. Des six médiateurs du niveau intermédiaire de celle-ci, cinq se retrouvent au trumean et aux piédroits du grand portail. C'est dire leur importance ! Et au moment de fonder le choix des images sur le texte biblique, le lien entre le Baptiste et la Pentecôte est fort. Ne dit-il pas : « Je vous baptise dans l'eau, mais Lui vous baptisera dans le feu et dans l'esprit » ? (Mt, 3, 11 ; Mc 1, 8 ; Lc, 3, 16 ; Jn, 1, 33) Or, c'est bien l'accomplissement de cette prophétie qui domine le paysage du narthex. Notons que la référence à Jean-Baptiste justifie exégétiquement la représentation, qu'on pourrait trouver étrange, de Jésus distribuant lui-même l'Esprit-Saint de la Pentecôte.

Le Baptiste, on l'a dit, est aussi le recruteur des premiers disciples Jean et André. S'il n'est pas lui-même un apôtre au sens strict, il est par ses paroles et par ses actes un fondateur de l'Église.

Enfin, vêtu de poil de chameau, nourri de sauterelles et de miel sauvage, il est le premier ermite au désert. En cela, il est bien le précurseur de tout le monachisme, et particulièrement du monachisme bénédictin, qui se veut un rassemblement d'ermites. Sa présence ici est donc aussi celle d'un modèle de vie, modèle de saint Benoît que plusieurs chapiteaux de l'abbatiale nous présentent pendant sa vie érémitique, modèle aussi, aux siècles qui nous intéressent, de Robert d'Arbrissel, de saint Thibaud de Provins, de saint Pierre Damien... Il définit les critères même de la sainteté autour de l'an 1100 : pauvreté, chasteté, mortifications. La conversion à laquelle Vézelay appelle, c'est celle-ci : « Quiconque ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Lc 14, 33).

- L'Église des apôtres

Les significations littérales étant connues, il faut mettre en lumière leuts interprétations analogiques. Le regroupement des douze apôtres autour du Christ pour recevoir de lui leur mission met en scène la fondation de l'Église « une, sainte, catholique et apostolique », comme le répète le credo à chaque messe. On peut décidément voir dans cette scène exemplaire l'illustration de tout le dernier paragraphe du symbole de Nicée, puisqu'elle en évoque aussi les deux autres dogmes : le baptême pour la rémission des péchés et la résurrection des morts.

Cette forte analogie implique aussi l'évocation de la communauté des premiers Chrétiens, prototype de la communauté des moines dans l'abbaye où nous entrons : « Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières (…). Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun... » (Ac, 2, 42-45) C'est cette évocation qui permet de réunifier ce que Guy Lobrichon appelle la « double ordonnance de l'Église, qui opposerait le modèle monastique et le modèle cathédral.» Il s'agit évidemment de la conception « grégorienne » de l'Église, c'est à dire plus exactement clunisienne, ou; comme le dit encore Guy Lobrichon, « une Église que les Clunisiens ont cru pouvoir résumer comme s'ils en étaient le fer de lance unique. » Nous sommes en présence de ce résumé.

Le message du grand portail pourrait donc à lui seul confirmer mon hypothèse : c'est ici la représentation de l'Église qui se donne à lire au visiteur, glorifiée à la fois dans ses justifications exégétiques, dans ses définitions dogmatiques, et comme modèle de conversion monastique. Mais ce n'est pas tout.

- Le calendrier liturgique.

Le tympan est couronné de médaillons qui figurent les signes du zodiaque et les travaux des mois. Ce calendrier n'est pas lié à la Pentecôte : on en trouve d'analogues à Autun, Avallon, Vermenton, dans d'autres contextes thématiques. A Tournus, il est représenté en mosaïque au sol du déambulatoire, dans un arc de cercle aussi, mais horizontal, auréolant le sanctuaire. Sans oublier l'étonnant pilier de Souvigny, malheureusement incomplet et sorti de son contexte. On en trouve aussi ailleurs qu'en Bourgogne : en Poitou, à Issoire, en Italie, notamment à Saint-Michel de la Cluse (dont décidément les parentés avec Vézelay interpellent). Le temps ecclésial n'est pas le temps profane. La conversion au message du salut est déjà une entrée dans l'intemporel, sinon l'éternité. Et la personne du Christ comme les pratiques de l'Église informent, ordonnent et sanctifient le temps humain et social.

Citons Eric Palazzo (Liturgie et société au Moyen âge) : « La rencontre progressive des activités liées au rythme des saisons avec le calendrier des célébrations liturgiques a engendré une christianisation du temps des hommes en société (…). Le temps des hommes s'est trouvé canalisé par le temps liturgique imposé par l'Église, avec son rythme de célébrations du cycle annuel (...) » Or, à Vézelay, précisément, ce calendrier liturgique, par lequel l'Église organise et maîtrise le temps social, vient compléter zodiaque et travaux profanes : en effet, les trois tympans figurent les cinq fêtes liturgiques principales, celles qui structurent l'année liturgique : Noël, Épiphanie, Pâques, Ascension, Pentecôte.

Passer la porte, c'est entrer dans le temps de l'Église, temps cyclique image de l'intemporalité de Dieu. Ce n'est pas propre à Vézelay, mais nulle part le message n'est aussi explicite, ni aussi complet. Le bâtiment église matérialise l'institution Église, corps mystique du Christ : l'Église incarne sur terre le ciel éternel, la Jérusalem céleste.

 

GÉOMÉTRIE DE LA PORTE

Je me méfie des interprétations contemporaines de la symbolique pseudo-traditionnelle des nombres et de la géométrie. Il est risqué de prêter aux constructeurs médiévaux des intentions numériques a priori, même quand un schéma numérique nous semble évident a posteriori : était-il voulu ?

J'entends des guides soutenir que la grande porte de l'abbatiale contient un hexagramme, ou des triangles imbriqués selon la proportion dorée... Je ne les vois pas, et vous non plus.

En revanche, la géométrie simple et visible de la porte correspond à la symbolique des formes la plus simple, la plus générale, la mieux connue et la plus efficace. Elle répète de manière tellement évidente la symbolique de l'Église et du paradis, qu'elle semble crédible.

En effet, elle associe un demi-cercle en haut à un demi-carré en bas. Le cercle évoque le ciel et le monde spirituel ; le carré évoque la terre et le monde matériel. La porte associe la moitié de l'un à la moitié de l'autre. Comme tout bon symbole, celui-ci se passe d'explications et de commentaires.

 

LA CHAPELLE HAUTE SAINT-MICHEL

Enfin, la présence de la chapelle Saint-Michel participe du même propos théologique, mystique et moral. Elle est située au-dessus de la grande porte, à la tribune centrale. Depuis le rez-de-chaussée du narthex, on en aperçoit les voûtes d'ogives, qu'on dit être les premières de ce type en Bourgogne. Mais bien peu d'auteurs et de guides manifestent de la curiosité à son égard.

Certes, les hauts lieux associés à saint Michel abondent, depuis les temps carolingiens jusqu'au XXe siècle – et dans toute l'Europe. La liste en serait fastidieuse (voir annexe, avec une carte qui en situe les principaux). Il y en a tant que les zozotéristes n'ont aucun mal à en trouver quelques-uns qui sur la carte paraissent à peu près alignés, de l'Irlande à la Grèce. Ils les nomment « l'épée de saint Michel », et cela leur permet d'y sous-entendre l'oeuvre d'un dessein surnaturel. Ce genre de manipulation séduit toujours les naïfs.

Les chapelles hautes dédiées à l'Archange dans les églises sont, elles aussi, nombreuses à l'époque romane. Il ne suffit pas d'en faire une variante des sanctuaires élevés qui lui sont consacrés. Dans les édifices romans, elles prennent une signification plus riche : elles participent pleinement de la symbolique des églises telle que je l'ai exposée.

On peut rappeler qui est saint Michel. Suivons le plus qualifié des hagiographes, Jacques de Voragine, auteur d'un best-seller du XIIIe siècle, la Légende dorée : « C'est lui qui, au temps de l'antéchrist, se lèvera pour défendre les élus : c'est lui qui a lutté contre Satan et les mauvais anges, et qui les a chassés du paradis : (…) C'est lui qui recueille les âmes des saints et les conduit au paradis (…) ; c'est lui qui partagea les eaux de la mer Rouge, qui conduisit le peuple dans le désert jusqu'à la terre promise (…) ; c'est à sa voix que les morts ressusciteront ; et c'est lui qui, au jour du jugement dernier, présentera la croix, les clefs, la lance et la couronne d'épines. »

Il évoque les épisodes bibliques où, selon lui, saint Michet intervient. Eh bien, vérification faite, Jacques de Voragine n'est pas digne de foi (ce qui est un comble) : plusieurs des interventions de Michel qu'il cite ne figurent pas dans le livre saint  : rien ne dit qu'il ait arraché au diable le corps de Moïse, ni qu'il ait apporté les plaies d'Egypte. A ce propos, l'hagiographe fait même erreur sur le nombre des plaies : il parle de sept au lieu de dix ! 

Il impute à Michel le partage de la mer Rouge et la conduite du peuple hébreu au désert. Si l'Exode ne nomme pas Michel à ce propos, il cite tout de même « l'ange du Seigneur » (Ex 14, 10). C'est donc une question latente. Il est remarquable que l'Archange se voie ici attribuer le rôle de passeur qui sera le sien dans la mythologie chrétienne. Le parcours depuis l'esclavage en Égypte jusqu'à la Terre promise est une anticipation analogique du passage du monde du péché au salut éternel. Il semble que Jacques de Voragine déduise rétroactivement le rôle vétéro-testamentaire de saint Michel de sa fonction néo-testamentaire. C'est cohérent.

Tout de même, Jacques de Voragine n'a pas tout faux : il rappelle à juste titre que Michel intervient dans le livre de Daniel, où il « se lèvera au temps de l'Antéchrist pour défendre les élus. » Confirmons : Michel est bien nommément cité par Daniel dans ses visions apocalyptiques : « l'un des premiers princes », il affronte les rois de la Perse, et préside à la résurrection des morts. Il faut citer ce passage de l'Ancien Testament qui préfigure de près la doctrine chrétienne : « En ce temps se lèvera Michel le grand prince qui se tient auprès des enfants de ton peuple (…). Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle » (Da 12, 1-2).

Jacques de Voragine est postérieur à l'époque romane. Pour autant, ses développements sur saint Michel ne me semblent pas anachroniques. La sculpture et l'architecture du temps confirment ces deux rôles de chef des armées célestes et de passeur vers l'autre monde. Si on l'invoque sur les hauteurs, c'est qu'il s'y tient entre la terre et le ciel. On voit bien la parenté avec la porte des églises qui, de même, fait passer du monde profane au monde sacré. Saint Michel y ajoute la dimension verticale.

Notons d'abord, avec Vallery-Radot, que la chapelle haute dédiée à saint Michel est présente dans nombre d'églises romanes, qu'elles soient ou non dotées d'un narthex ou d'un porche. En Bourgogne, on peut citer Cluny, Tournus, Autun, Paray-le-Monial, Saulieu, Semur-en-Brionnais. Mais en élargissant le périmètre, on en trouve aussi à Nevers, Brioude, Souvigny, Saint-Benoît-sur-Loire, Saint-Germain-des-Prés, Payerne, Romainmotier... À Toul, Épinal, Saint-Dié, elles se seraient situées dans une tour voisine formant tribune ouverte sur la nef.... Vallery-Radot relève qu'il en existait beaucoup dès les temps carolingiens. Il considère que le grand nombre de ces chapelles que nous savons dédiées à saint Michel nous autorise à supposer que les autres, anonymes, doivent avoir été primitivement dédiées à l'Archange.

Dès lors se pose la même question que pour le narthex, celle du but liturgique de ces chapelles. Viollet-le-Duc avoue son ignorance : « Mais à quelles cérémonies étaient réservés ces autels placés au premier étage au-dessus des porches, ou sur une tribune intérieure ? Voilà ce qu'aucun texte ne nous apprend jusqu'à ce jour. » Le grand architecte évoque des cérémonies pénitentielles, sans trop y croire. À Vézelay, il imagine que les pélerins assistaient depuis le rez-de-chaussée à des offices célébrés à la tribune. Ce n'est guère convaincant, d'autant moins que la plupart de ces chapelles Saint-Michel ne bénéficient pas de cette visibilité. Par exemple, dit-il encore : « à Tournus, il eût fallu que les pénitents montassent dans le narthex haut pour ouïr la messe ». Mais certaines de ces chapelles sont aussi peu accessibles qu'un imparfait du subjonctif. Presque toutes sont minuscules. Malgré leur exiguité, Vallery-Radot, comme Viollet-le-Duc, y imagine des cérémonies, par exemple funéraires. A l'époque romane, où dominent les rites processionnaires et les sept heures d'offices chantés dans le choeur monastique, l'usage rituel des chapelles hautes dédiées à saint Michel ne peut que sembler marginal.

Au moins, Vallery-Radot ne méconnaît pas la fonction symbolique de l'Archange, placé là, selon lui, pour interdire l'accès de l'église à « l'ennemi du genre humain ». D'accord, mais cela n'explique pas l'emplacement précis de ces chapelles, qui se réfère au moins autant à la fonction de « passeur » de saint Michel.

En effet, avec plusieurs plans et coupes de monuments à l'appui, Vallery-Radot met en évidence que ces chapelles occupent un emplacement très particulier : au dessus de la porte, dans l'épaisseur du mur. A Cluny, il montre « la chapelle saint Michel, prise aux dépens de l'épaisseur du mur et [qui] porte sur un cul-de-lampe du côté de la nef. » Il cite aussi « des églises totalement dépourvues de porche ou de narthex, qui possèdent cependant une chapelle haute au-dessus de leur portail principal de l'ouest. On peut inscrire dans cette catégorie les églises Saint-Hilaire de Semur-en-Brionnais et Saint-Andoche de Saulieu. » Dans les églises de Payerne et de Romainmoter, dont Vallery-Radot montre des coupes éloquentes, la chapelle se situe dans une niche voûtée découpée dans le mur, reposant sur un cul-de-lampe au-dessus de la nef. Et les auteurs ignorent comment on y accédait.

Ces exemples sont éclairants. D'une part, l'existence d'une chapelle haute dédiée à saint Michel est assez répandue pour qu'on puisse la considérer comme importante et porteuse de sens. D'autre part, la volonté d'installer le lieu dédié à l'Archange dans l'épaisseur même du mur, littéralement au-dessus de la porte, à la verticale du seuil, montre que sa signification est liée au mur et à la porte qui le franchit. La fonction de passeur de saint Michel est ici au moins aussi parlante que celle de gardien. Par sa présence, Michel signifie fortement que la porte de l'église sépare le sacré du profane, fait passer des ténèbres à la lumière. Oui, chef des armées des anges, il combat ici les forces du mal. Mais pas seulement : placé dans le mur, il ne ferme pas l'église. Il en assure et contrôle l'entrée, comme il contrôle l'entrée du ciel.

À Vézelay, cette double fonction de l'Archange est clairement écrite dans la pierre : sur les deux chapiteaux de la chapelle haute, il est présenté, à gauche en guerrier, à droite en peseur des vertus et des péchés. Comme chef des armées du bien contre le mal, il a ici des sentinelles aux piédroits des deux petits portails. Comme peseur des vertus et des péchés, il assume tout le discours des chapiteaux sur les tentations et la nécessaire pénitence. Quel dommage que ces deux chapiteaux soient exclus des listes des bons auteurs. Michel a ces deux fonctions ailleurs. Mais ici, associé au message ecclésiologique des trois tympans, il contribue à assimiler l'église, et singulièrement le monastère, au séjour paradisiaque. Concernant des usages rituéliques de la chapelle, on est réduit aux conjectures, mais peu nous importe : sa présence est efficace en elle-même. Le message est transparent, nécessaire et suffisant : l'entrée dans l'égise est soumise à son patronage. Comme au dernier jour à l'entrée du séjour paradisiaque, l'Archange, admirable et terrifiant, est ici à la fois pour interdire l'entrée aux démons que nous portons en nous et pour accompagner les justes vers le sanctuaire, image et incarnation du paradis dont Jésus a dit être la porte.

*

Pélerins, visiteurs, touristes, vous voilà prévenus. Vous n'irez pas plus loin sans péril. Vous êtes sur le seuil. Chaque nouvel espace de l'église abbatiale où vous allez pénétrer est un degré de l'élévation progressive vers le soleil levant, le Christ, solstice éternel. Faites pénitence.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Viollet-le-Duc (Eugène), Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, 1869, notamment la rubrique « porche ».

Vallery-Radot (Jean), Note sur les chapelles hautes dédiées à Saint Michel, dans Bulletin monumental, année 1929.

Duby (Georges), Le Moyen Âge, Skira, Genève, 1967

Palazzo (Eric), Liturgie et socitéé au Moyen Âge, Aubier, 2000.

Geary (Patrick J.), Le vol des reliques au Moyen Âge, Aubier, 1993.

Lobrichon (Guy), Bourgogne romane, Zodiaque, 2015. Remarquable introduction historique. Nombreuses notices sur des églises peu connues. Malheureusement, concernant Vézelay, plusieurs sottises.

Ferrand (Angélique), Étude sur les zodiaques décorés dans les édifices religieux de Bourgogne au Moyen Âge, mémoire de master, Dijon 2010.

 

 

ANNEXE : SUR LES LIEUX ELEVES

Saint Michel est souvent vénéré sur les lieux élevés. Mont Saint-Michel, Saint-Michael Mount, Saint-Michel d'Aiguilhe, Cluse, Gargano, Aralar... Des dizaines de sommets dédiés à l'Archange peuvent être répertoriés en France seule... Carnac, Bréhat, Erquy, Guéhenno... Saint-Michel-Mont-Mercure en Vendée, mont Saint-Michel de Saverne dans les Vosges du nord, Saint Michel de l'Observatoire en Haute-Provence, Saint Rivoal sur les monts d'Arrée, Mortain, on ne peut pas s'arrrêter.

Accordons une mention spéciale aux sites où l'Archange serait apparu : Gargano, Tombelaine (Mont Saint-Michel), Rome (château Saint-Ange), Aralar (Pays basque).

Si l'idée est que l'Archange, ou quelque autre puissance surnaturelle, a inspiré ces implantations de sanctuaires, il ne peut y avoir d'exclusion pour des raisons de datation tardive des sites. La dite puissance surnaturelle est par définition intemporelle. Elle ne peut pas se limiter aux siècles du Moyen Âge. Par exemple, il n'y a aucune raison d'exclure de l'inspiration surnaturelle la création par Haussmann du boulevard Saint-Michel (j'en ai d'ailleurs conservé une relique : un pavé extrait du boulevard en mai 1968).

Notons avec émotion que l'abbaye Saint-Michel de la Cluse a été fondée par Hugues le Décousu, premier seigneur de Montboissier, arrière-grand-père de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, et de Ponce, abbé de Vézelay. La dévotion à saint Michel est donc aussi une affaire de famille.

On dit beaucoup qu'il s'agit d'anciens lieux de cultes païens. Il semble évident que les sommets sont propices aux théophanies, hiérophanies, zozophanies et autres sentiments océaniques. Ils peuvent avoir été peuplés de toutes sortes de dieux et génies. On y situe tantôt Lug, tantôt Mercure, ou le soleil ; Mithra et Bélénos s'y rencontrent avec des Gargantua de légendes mal identifiées. Le dragon vaincu par saint Michel peut être l'allégorie du dieu païen qu'il vainc et remplace avantageusement. Tout est vraisemblable, et même plausible, quoique les indices archéologiques soient rares. Il ne me semble pas utile de généraliser cette idée pour expliquer la dévotion à l'Archange sur les hauteurs. Elle n'en a pas besoin : Michel est un intermédiaire obligé entre la terre et le ciel, que demander de plus ? Il est à sa place de chef des armées célestes.

Du reste, la raison de cet établissement en hauteur est très simple, selon Beleth, auteur au XIIe siècle du Divinorum officiorum explicatio : « C'est l'archange lui-même qui aurait manifesté ses préférences en fixant le lieu de ses apparitions sur les montagnes. » (cité par Jean Vallery-Radot). Devant l'évidence de cette explication, il ne devrait plus rien y avoir à ajouter, sauf à faire montre d'une incrédulité perverse. D'autant plus que c'est la seule explication possible à la fable zozotérique à succès de l' « épée de Saint Michel ».

Selon cette coquecigrue, on décèlerait sur une carte un alignement de sanctuaires dédiés à l'Archange, depuis l'Irlande jusqu'en Palestine. Bien évidemment, cela dépend de la carte que vous choisissez et des sanctuaires que vous sélectionnez pour la démonstration. On s'interroge surtout sur les motivations et l'intérêt de ces balivernes : que prouvent-elles sinon la crédulité de ceux qui les colportent ?

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