III. Vézinnes et la Garde Ecossaise

Partout dans les cités et dans les solitudes
L’homme est fidèle au lait dont nous le nourrissons
Et dans l’informe bloc des sombres multitudes
La pensée, en rêvant, sculpte des nations.
(Victor Hugo)

vezinnesreduitNous avons suivi les relations franco-écossaises et l’Auld alliance, dans les contextes géopolitiques et religieux qui ont amené à la reconnaissance de ces hommes d’armes, qui se sont battus pour libérer la France du joug anglais. Les rois de France, qui ont eu ces hommes braves et fidèles à leurs côtés, les ont récompensés en leurs accordant terres, charges, droits et privilèges. Il est toutefois bon de noter que la France, en tant que nation telle que nous la concevons aujourd’hui, était hier une multitude de territoires dont les seigneurs faisaient allégeance auprès des grands du royaume. Les domaines d’un même seigneur pouvaient être très éloignés les uns des autres, voire dispersés sur tout le territoire, le remembrement des années 1970 n’était pas encore en vigueur. Les charges et devoirs passaient de père en fils. Une branche de la famille Stuart servit le roi de France, comme gardes du corps, appelés aussi ‘’gardes de la manche’’. Ils furent immortalisés par Walter Scott dans "Quentin Durward". C’étaient aussi de grands chefs militaires. En respectant leur allégeance, ils épousaient aussi les implications qui allaient avec. Il nous apparaît important de souligner que leur affiliation aux réformes religieuses est à l’origine du départ des Stuart de Vézinnes pour la Suisse. Mais leur loyauté dans leurs engagements ne peut être pour autant remise en cause.

ecossais2En 1513, le roi de France, Louis XII, avait octroyé à toute la nation écossaise résidant en France, des lettres de naturalisation qui furent redéfinies et confirmées par Henri II, en 1558, dans une lettre de Villers-Cotterêts enregistrée au Parlement de Paris.  On a vu au premier chapitre que plus de vingt familles écossaises se sont installées dans le Tonnerrois au XVe siècle. Leur patronyme est additionné du nom des terres qu’ils ont gagnées ou achetées. Un exemple : la souche des Destut, de Tracy, d’Assay, et d’Aulnay fut Walter ou Gautier Stud, venu en France en 1423 avec Jean Stuart.

Nous avons retrouvé dans "le Ban et arrière ban du baillage de Sens au XVIe siècle", publié à Sens par Maurice Roy en 1885, un article tout à fait édifiant sur le fonctionnement des domaines des Gardes Écossais, notamment ceux des Stuart de Vézinnes, qui montre leurs privilèges :
Jehan Stuart, seigneur de Vezannes, qui vault de revenu par an                      CXIVlt XIVs
Il est lieutenant de la garde escossoise soubz la charge du Sgr de Lorges, capitaine de lad. garde, ainsi qu’il a faict apparoir par lectres du Roy données à Harfleur le XIme de ce mois signées Francois et de l’Aubespine, par quoy exempt comme aux monstres précédentes.
Ledit Stuart pour seignorie de Fontaine Gery qui vault de revenu par an       LIXlt XVIIs
Taxé XXXlt, Item exempt. 

Saint Louis avait vingt-quatre Ecossais comme gardes du corps pendant sa croisade en Palestine. Charles VII confirma et donna des avantages aux compagnies militaires qui défendaient sa personne. Les rois qui ont suivi ont gardé et étendu l’usage de les exempter d’impôts, de taille, du droit d’aubaine. La Garde Écossaise, depuis 1474, est devenue la Garde Royale, augmentée notamment par des membres français et suisses. Ce grand privilège permettait d’acquérir tous les avantages qui allaient avec. En juin 1558, le roi de France (Henri II) accorde à tous les habitants du royaume d’Écosse le droit de venir résider en France. Ils peuvent acquérir pays, terres, seigneuries, meubles et immeubles, qu’ils pourront compléter par donation ou succession, ordonnance ou testament. Ils ont la liberté d’accepter, tenir et posséder tous les bénéfices, dignités et offices ecclésiastiques de l’Église Gallicane (Article Droits et privilèges des Ecossais en France, d’Emile Stocquart).

Marie Stuart, reine de France, étendra ces privilèges au commerce entre la France et l’Écosse en suppriment les taxes de douane.

Tous ces avantages n’étaient pas sans susciter quelques jalousies. Mais la France avait été ravagée, elle ressemblait à un champ après le passage d’une nuée de sauterelles. Il fallait reconstruire et repeupler. Nous allons faire l’inventaire de quelques faits importants qui se sont passés surtout à Vézinnes .

Dans les registres des comptes du 19 septembre 1333 au 20 février 1334, nous retrouvons une recette prélevée sur une garnison. Cela nous conduit à penser que des hommes d’armes logeaient à Vézinnes, comme dans bon nombre de seigneuries.

vezeteDès 1339, la comtesse de Tonnerre, Jeanne de Chalon (née vers 1300 morte vers 1360), confirma l’affranchissement des habitants de Vézinnes, accordé par Jean d’Ars, de Thil et de Flogny, entre 1321 et 1331 (p. 216 du Bulletin historique de l’Yonne de 1851, 5e vol).

En 1505, droit est donné par Antoine Leviste, écuyer du Seigneur de Vézinnes et de Fontaine-Géry, conseiller du roi, rapporteur et correcteur de la chancellerie de Paris, à deux chanoines d’Auxerre pour procéder à l’amodiation des droits seigneuriaux des terres ci-dessus (tiré d’anciennes minutes notariées conservées aux Archives Nationales – Yonne. Ref E-375).

*Amodiation : « Affectation d’une terre moyennant une redevance en denrée et argent. »

Selon "De Normandie au trône d’Écosse, la saga des Bruce" par Mr Claude Pithois, de 1998, l’arrivée des Ecossais en Tonnerrois coïnciderait avec la défaite de Flodden en 1513. Pour notre part, et au vu des documents recueillis, il est clair que déjà avant cette date, certaines familles écossaises avaient fait l’acquisition de biens (La bataille s’est déroulée dans le comté de Northumberland au Nord de L’Angleterre ; conflit entre Jacques IV d’Écosse et Thomas Howard comte de Surrey. Alors… ? ).

Rappelons qu’en 1542, François 1er vint à Tonnerre et rendit visite à Jean Stuart, seigneur de Vézinnes et de Fontaine-Géry.

Nous avons déjà cité plusieurs actes qui montrent que les gens des Stuart ont pu rencontrer des difficultés et mésententes avec les villageois de Vézinnes et de Lignières, dans les années 1530.

Dans de très anciennes minutes notariales, recueillies par Eugène Drot, on apprend que Guillaume Stuart, écuyer, seigneur de Vézinnes, Fontaine-Géry et sa Femme Roberte de Haye (ou Haï) ont vendu à Madeleine de Savoie, Duchesse de Montmorency, la troisième partie de la seigneurie de Lignières en 1571 (E 661 p. 323). Les de Vézinnes avaient donc acquis un grand territoire dans la région. Les avantages et privilèges de leur statut devaient faire d’eux de riches hommes, craints mais aussi convoités.

Plusieurs autres articles se retrouvent aux archives nationales, grâce au don fait par les Chastellux.

 

Comté de Tonnerre : Fontaine-Géry, ou Fonteigne-Gerin, appartient en 1487 à Jehan Raguier, conseiller des comptes du roi. En 1518, le fief est vendu et passe à Guillaume Laing, archer de la Garde Écossaise, seigneur de Vézinnes et Lignières, dont la veuve rend encore hommage en 1527. Leur unique fille, Claude de Laing, épouse en 1527 Jehan Stuart, capitaine de la Garde Ecossaise du roi depuis 1514. Ils sont seigneurs de Vézinnes, de Fontaine-Géry et de Lignières. Ce sont eux qui font construire le château. Après la mort de Jean Stuart (1551) sa veuve contracte deux autres mariages jusqu’en 1560, date de sa mort. Ce sont les enfants de son premier mariage, Guillaume et Claudine, qui se partagent le domaine.

vezhiver

Force est de constater que Vézinnes appartenait aux Stuart depuis quelques années avant la construction du château qui porte leur nom. Selon les documents que nous avons trouvés, il aurait été construit vers 1540. Quelques documents épars, bon nombre ayant été brûlés, nous renseignent sur l’appartenance des Stuart de Vézinnes à la cause réformée. Le château restera dans la famille jusqu’en 1650 pour passer dans la famille Du Pé, barons de Tannerre et Louesme (parents par Claudine Stuart) puis vendu en 1710 par Pierre Du Pé à Nicolas Bazard, devenu conseiller du roi et contrôleur des rentes de l’hôtel de ville de Paris, qui entreprend la restauration du domaine. En 1744, c’est Edme-Antoine de Boucher, comte de Flogny, dit l’abbé de Flogny, son petit-fils, qui en hérite ; à son décès, en 1779, une longue procédure de partage fait échoir le château de Vézinnes à Alexandre-Louis-Nicolas De Boucher, comte de Flogny, page du roi de Pologne et époux d’Henriette-Simone Anjorrant. Ils furent les derniers seigneurs de Vézinnes et moururent sans héritier (Dictionnaire des châteaux de France, Bourgogne Nivernais, par François Vignier).

Dans un document sur les recteurs des écoles de Tonnerre, on nous apprend que les Huguenots organisent les écoles. Ils veulent instruire, éduquer et faire apprendre la civilité. Ils demandent des pasteurs et des maîtres irréprochables au concile de Trente (1545 à 1563), convoqué pour une réforme en profondeur de l’Église.

Le premier recteur du collège de Tonnerre, François Le Tort, devenu pasteur, était licencié en droit comme Calvin, de Bèze et Poitou. Ils avaient tous suivi les cours de l’allemand Wolmar (Melchior Wolmar, professeur de grec à Orléans et Bourges, né vers 1497 et mort en 1560 ; son enseignement influença la doctrine réformée). Le 11 novembre 1572, après la Saint-Barthélémy, François Le Tort se rend à Vézinnes où il est reçu par Monsieur de Vézinnes, gentilhomme protestant (Guillaume Stuart) qui part se réfugier avec sa famille à Genève. Stuart était chargé de mission de Coligny-d’Andelot et un proche des chefs protestants. Dans notre premier chapitre, on l’a suivi à la trace dans les combats des guerres de religion. Rappelons que les Coligny avaient leur quartier général dans le Tonnerrois, à Tanlay, soit à 15 km à l'est de Vézinnes, et le prince de Condé, autre chef militaire réformé, avait le sien à Noyers, soit à 25 km au sud.

Dans l’article "La triste histoire d’un régiment perdu en temps troublé" (bulletin n°40 de la société d’histoire archéologique de Genève, 2010, pp 28 à 39), on trouve les informations suivantes : en l’an 1587, les guerres de religions en France sont confuses, Henri de Navarre prend sur plusieurs fronts l’offensive contre les Guise. Henri a en Suisse une équipe d’agents à la tête desquels on trouve Théodore de Bèze, successeur de Calvin à Genève, et Claude Antoine de Clervant, qui sert le roi depuis 10 ans. Il est chargé de lever une armée ; il est accompagné dans sa tâche par un ami de Bèze, le Sieur Guillaume Stuart de Vézinnes, descendant écossais établi en France, son compatriote. Il est dit : « Son château de Vézinnes n’est pas loin de Vézelay où Bèze est né. Bèze lui reproche de trop parler parfois des affaires protestantes avec Henri III ; mais il s’est vite raccommodé avec lui. »

Guillaume était très proche du roi Henri III de par ses fonctions mais aussi ses inclinations.

Henri III est roi de France de 1574 à 1589, il a une vive volonté d’unifier la France, mais en 1576, il signe la "paix de Monsieur" (paix de Beaulieu) ce qui provoque la formation de la Ligue, conduite par Henri de Guise. A la mort du frère du Roi, le Duc d’Anjou, les Guise convoitent le trône. Mais c’est Henri de Navarre (Henri IV), qui de plus est protestant, qui devient le légitime héritier du trône, le roi Henri n’ayant pas d’enfant…

Dans "Gaspard de Coligny" par le comte Jules de la Borde (t.3 p. 536), on trouve la correspondance de Jeanne d’Albret (reine de Navarre et fille unique d’Henri II de Navarre et de Marguerite d’Angoulême nièce de François 1er ; une de ses dames de compagnie était Jeanne de Vézinnes) à son cousin Louis de Wurtemberg, datée du 31 janvier 1569 :
« Le prince de Condé et Jeanne ont donnés missive au Seigneur de Vézinnes (Guillaume ou Robert ?) afin (en vieux français) d’empescher les effects de la conspiration que les grands princes et potentatz de la chrestienté, qui sont encores sous le joug et servitude du pape, ont faict d’anéantir et ruyner cruellement tous ceulx qui par la miséricorde de Dieu sommes distraits de l’antéchriste romain et l’avons abandonné pour suivre la pure doctrine de l’Évangile. Le sieur de Vézinnes à tache d’ouire et rendre. »

lepapelediable
Jeton satirique protestant (XVIe siècle ?) :
Le pape et le diable se confondent, tête-bêche ;
il suffit de retourner le jeton pour changer de point de vue...

L’intransigeance des papes et la doctrine catholique de l’époque, qui évolue en fonction de la politique et des ambitions, ont fait que notre récit comporte des lacunes, notamment dans les filiations des Stuart de Vézinnes. Beaucoup d’autodafés ayant été perpétrés dans ces temps troublés, les documents manquent. Nous ne remercierons jamais assez les hommes comme M. Quantin, qui ont eu le courage de ne pas suivre les ordres de destruction qui leur avaient été donnés. M. Quantin raconte que nombre d’archives et documents précieux furent employés pour faire des ‘’gargousses’’ (étuis pour cartouches). Les quelques branches que nous avons suivies nous amènent à penser que les Stuart de Vézinnes pourraient être apparentés aux comtes de Railtson et de Arran. Les noms de fiefs écossais qui permettaient de suivre la filiation de ces seigneurs, pouvaient être perdus ou confisqués quand ceux-ci arrivaient en France ou mouraient. Vivant en France, ils prenaient alors le nom de leurs terres nouvellement acquises. Leurs enfants prenaient le nom des terres dont ils héritaient. Mais en tant que Huguenots, tous les enfants étaient considérés comme bâtards par l’Église catholique. Bon nombre de protestants durent s’exiler avec leurs familles après la Saint-Barthélémy. Même si certains seigneurs suivirent la conversion de leur souverain Henri IV. Il paraît évident, comme nous le retrouvons écrit dans les textes de George Sand "les Messieurs de Bois Doré", que cette conversion ne convainquait pas les catholiques purs et durs. Encore aujourd’hui, nous nous sommes heurtée au cours de nos recherches à cette discrimination, consciente ou inconsciente.

 

(Pour revenir aux articles précédents, cliquez sur :
I. L'enquête,
II. L'Auld alliance.
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IV. Histoire de Vézinnes.)

 

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