Germain des Epponii : genèse
In diebus priscis (dans les anciens jours).
tempore illo quo (c'était le temps où) ...
Chapitre 1er
Aux Ides d'aprilis (avril) de l’An MCXXXVIII de Rome, en l'Oppidum d'Autissiodorum (Auxerre, haut); soit l'an 377 de notre ère, peu avant les fêtes de la saison claire, de la Pâque chrétienne et de la Paschas ( ou Pesa'h , passage en hébreu, pâques) juive.
Amâtre
L'écho du vacarme urbain qui emplissait la vallée témoignait que la petite cité aulerque sortait enfin de sa léthargie hiémale. Les signes du printemps, annonciateur du renouveau et de la douceur, traînaient encore quelques facétieuses réminiscences de l’empreinte pesante des mois passés. Le port d'Autricus (Auxerre bas), reprenait petit à petit ses activités qu’une lente fonte des glaces avait interrompues. Les embarcations venues du nord étaient encore rares. Celles du sud, qui avaient réussi à braver les obstacles, arrivaient plus régulièrement, emportées par le courant capricieux de l'Icauna (Yonne) qui se pressait de mêler ses eaux à celles de l'Ormentio (Armançon), afin de conquérir la belle Sequana(Seine). Les monstres de glace avaient fini par fondre, vaincus par les pluies diluviennes. Leur liquéfaction alimentait les rus, depuis plusieurs jours, de courants véloces. Ils laissaient une dernière ecchymose effrayante sur les esprits. Éructant, crachant leur bourdonnement assourdissant, les torrents boueux résonnaient entre les monts. Ces flots impétueux charriaient avec eux les stigmates d'un hiver ouaté, paralysant et silencieux. On commençait déjà l'inventaire des dégâts. Sur les berges, les besogneux récupéraient le bois flotté. On inspectait le pont fixe, sous le regard aiguisé d'un pontife impérial. On dégageait, pêle-mêle, les carcasses d’animaux surpris par les eaux. Quelquefois, parmi ces macabres découvertes, refaisaient surface des restes humains, aux ventres gonflés, aux faces grises, à moitié dévorés, rendus grotesques et tout juste reconnaissables par leur séjour dans les eaux sauvages. Happés, emportés, puis refoulés, ces obstacles que les Dieux aquicoles rejetaient rendaient dangereuse la navigation. On entretenait sur les berges, nuit et jour, des brasiers pour recevoir ces noyés exclus par les déités impétueuses. Seul le feu pouvait les acquitter. Ces squelettes vomis, ces victimes immergées sans cérémonie, bannis par les Dieux, risquaient de venir hanter et mettre en danger toute la population des berges. Les cieux capricieux rendaient ces tâches difficiles. Les bûchers régurgitaient des fumées âcres, à la suie noire et poisseuse, qui collaient aux vêtements et à la peau. Elles emplissaient les cieux de leur ombre angoissante à l'odeur nauséabonde que dispersaient des rafales saisonnières sur la cité. L’azur avait encore du mal à s'imposer. Des pluies mêlées de neiges, charriées par des vents à l'haleine glacée, pouvaient à tout moment surprendre ces foyers ardents. Les besogneux redoublaient de vigilance pour éviter d'autres catastrophes. Des moines chrétiens arpentaient les rives en égrenant des psalmodiés pour attirer les bonnes grâces de leur Dieu sur ces victimes. Leurs chants se mêlaient aux incantations des prêtres et aux plaintes des instruments des bardes, ou vastes, polythéistes. La concurrence était rude en ces temps de doctrines mouvantes. De nombreuses sectes chrétiennes se disputaient des prérogatives dogmatiques ; les unes œuvraient pour la religion imposée par l'état, d'autres entretenaient des croyances ancestrales plus pragmatiques, voire fatalistes, empreintes de christianisme balbutiant. Chacun étant soucieux d’asseoir son autorité et son influence sur le divin, tentant de rallier le plus d'âmes soumises. Pour nombre de quidams, les nouvelles théories restaient nébuleuses, leurs conditions de vie étant toujours aussi rudes. On priait le plus souvent pour une mort douce et honorable, plutôt que pour survivre à l'enfer sur terre. Si les chrétiens sortaient peu à peu au grand jour, il n'en restait pas moins que leur Dieu ne demeurait accessible qu'aux hautes sphères d'une société instruite. Elle avait le privilège de pouvoir monnayer les faveurs d'un Dieu pour une mort convenable, et la perspective d'une résurrection dans un monde qui leur semblait discriminatoire.
Plus haut, à l'intérieur du nouveau castrum en pierres (forteresse), abritée par des murailles en constructions, isolée du bruit et des vociférations des nautiers (mariniers),mercatorii (marchands) et negotiantii (négociants), la petite crypte, elle, bruissait des mots cadencés et murmurés qu'un homme égrenait dans un grec châtié. Des braseros ardents dispensaient une chaleur humide. Quelques lampes à huile diffusaient une lumière dansante sur des portraits de personnages aux traits naïfs et aux regards scrutateurs. L’homme, a la chevelure coupée, à la robe longue de laine grossièrement tissée, était agenouillé devant un autel de pierre surmonté des symboles de sa foi : un poisson et une croix. Il quitta sa posture pour s’étendre, bras roides à hauteur d'épaule, sur le sol de pierres usées.
Après s'être confié à son Dieu, ses pensées couraient à présent sur le devenir de sa communauté. Bientôt les disciples pourraient prier dans des temples bâtis à leur seul usage. Dieu étant lumière, son temple se devait d'étinceler aux yeux de tous et rayonner au-delà des panthéons grec et romain. Nombre d'étapes étaient passées, souvent dans la douleur et dans la perte d'apôtres de cette foi qui le remplissait. Les élites, empereurs ou généralissimes, arrogants et versatiles, avaient fini par admettre certains préceptes du christianisme, et renoncer à le détruire. Pourtant, leur conviction ne se ralliait pas toujours au dogme du pape. Ici, tout n'était pas encore joué, dans ces provinces lointaines, oubliées de Rome. Les conversions d’aristocrates, toujours imprégnés des anciennes religions, restaient difficiles. Certain étaient plus enclins à s'enrichir de biens matériels, à sacrifier aux immondes idoles, qu'à chercher le vrai chemin du Dieu de lumière. Des évêques philologues, thaumaturges, diffusaient la nouvelle Foi selon les conceptions subordinatianistes trinitaires de la religion Homéene, tel Arius, Wulfila, Priscillien. Ils délivraient des messages dont la philosophie dogmatique était controversée lors des conciles réunissant les Pères du Saint Siège. Ce dernier restait soucieux de porter la parole du Dieu chrétien, de son Fils et du Saint Esprit et que chaque évêque parle d’une même voix. Pourtant, nombre d’évangélisateurs diffusaient leurs préceptes à toutes les couches sociales, calquant les paroles évangéliques aux divinités autochtones et coloniales empreintes de magies et de sorcelleries. De trop nombreuses sectes chrétiennes diffusaient leur propre interprétation des articles de la Foi, calquée sur le panthéon oligarchique des anciennes divinités. Les colons, paysans et esclaves, venus des quatre coins de l'empire, restaient enracinés dans leurs coutumes. Beaucoup de grands propriétaires laissaient pratiquer leurs croyances à chacun des clans qu'ils employaient. De plus, le manque d'unité dans la foi chrétienne restait un obstacle offert aux controverses, malgré les procès d’hérésie qui se succédaient.
Amâtre le savait. Bientôt, il serait nommé évêque. Restait à savoir comment convertir des manants crédules et les porter vers une foi cohérente. Les instruire ? Depuis plusieurs générations, des barbares venus de tout l'empire s'étaient mélangés avec les autochtones. Nombre d'entre eux suivaient les dogmes de meneurs charismatiques qui avaient su les endoctriner. Certains grands dirigeants défendaient encore âprement les fables des presbytres tel Arius ou Priscillien, dont la pastorale était condamnée par les plus hautes instances religieuses, les éminents Pères de l’Église Chrétienne. Tous ceux qui adhéraient à cette doctrine étaient jugés relaps, mais les élites manquaient de cohérence. C'était déjà si décevant de voir les curiaux, les aristocrates, toutes ces castes prosélytes de la foi chrétienne, adhérer pour plaire à un empereur, sans ressentir une réelle conviction, plus par crainte du courroux des divinités toujours vénérées que de celui du Dieu unique, et toujours déterminés par le pouvoir de l'argent. Pendant son sacerdoce, il lui faudrait œuvrer pour convaincre et convertir les personnages politiques et militaires les plus influents, les plus respectés de la province, les amener à diffuser et faire respecter le dogme prôné par le Pape et ses évêques encore trop timorés à ses yeux. C’étaient les têtes qu'il fallait convaincre d’abord, le reste suivrait. Et s'ils ne suivaient pas, c'était sans importance. Le seul objectif était de faire rayonner davantage la vraie Religion à travers l'empire et même au-delà. Religion et politique étant de tout temps intimement liées, la vraie Foi se devait de détrôner rapidement les panthéons païens, pour préparer les âmes des oligarques à la résurrection auprès de Dieu et son Fils.
Ces réflexions se bousculaient dans sa tête alors qu'il restait étendu sur le sol dur de la crypte. Son père trouvait qu'il était trop fanatisé. Pour lui, être élu évêque, cela se résumait à prendre part à la politique territoriale plus qu'à un sacerdoce prosélytique. Cette vision était par trop courante et partagée par certain évêque de sa connaissance ! Amâtre attendait d'un moment à l'autre un coursier qui lui confirmerait son élection à la place de son mentor, l'évêque Ellade. Ce dernier était proche de sa fin de vie. Tout en adressant ses prières à Dieu et son Fils, il sentait que son destin suivait sa route. Il pourrait bientôt affirmer son pouvoir et imposer sa Foi. Né de la très considérée et influente tribu des Cambiovicenses, il avait plusieurs revanches à prendre sur la vie qu'on lui avait imposée jusque là.
Des pas résonnèrent soudain dans l'espace confiné, tirant Amâtre de ses pensées. Il fit fi de les entendre. Il y avait encore trop peu de disciples pour ignorer qui cela pouvait être. Des sandales scandaient, à présent, une danse impatiente pour signaler leur présence. Amâtre prit son temps pour se relever. En son for intérieur, il espérait que c'était le courrier qui s'était tant fait attendre. Son cœur battait la chamade. Il ne pouvait redouter l'échec de son élection, les candidats n'étaient pas nombreux et son zèle était apprécié au sein de l'Église. Il se retourna lentement après avoir effectué une génuflexion devant l’autel, puis, de la main droite, en un geste symbolique, il désigna sa tête, puis son cœur pour ensuite, d'un mouvement traversant, désigner son épaule gauche, puis la droite. Il s'afficha un visage sévère, afin de marquer qu'on le dérangeait, mais intérieurement, il souriait. Devant lui se tenait, tête baissée, crâne rasé, tunique courte sur des braies colorées, attributs des esclaves, un jeune homme qui attendait, un rouleau de papyrus à la main.
« - Donne, » dit-il en tendant la main, d'une voix autoritaire qui résonna sous les voûtes. Le jeune esclave s'exécuta en faisant un pas en avant pour remettre le rouleau à son maître, puis deux en arrière, toujours tête baissée.
« -Disparais, » dit Amâtre d'un geste dédaigneux de la main.
L'esclave fit demi-tour et s'engagea dans l’étroit escalier. Ses pas résonnèrent un court moment, puis la crypte redevint silencieuse. Amâtre ouvrit et lut, le cœur battant, la missive. Il ferma les yeux, releva la tête vers la voûte, un sourire se dessina alors sur ses lèvres. C'était la confirmation de son élection à l'épiscopat. A présent, tout allait changer….
Chapitre 2
Rustique, le premier regard.
"- C'est au nord d'Autricus, à une distance de quelques lieues, que s'étend le vaste domaine des Epponii. C'est une famille d'aristos gaulois très respectée. Elle possède beaucoup de terres et de clients. Ils sont installés là depuis des temps immémoriaux. Leur richesse, ils la doivent surtout à l'élevage des chevaux. Les femmes sont des descendantes directes de prêtresses de la déesse Epona. Elles savent sélectionner les étalons, dit l'homme disert, avec un sérieux qui ne voilait aucun sous-entendu. On dit même qu'elles ont fait saillir des bêtes venues de tout l'empire. Les mélanges ont donné une race plus robuste et plus agile à tout labeur. Ce sont des reines équines ! " Il secouait la tête d'avant en arrière, affectant une moue de respect évident.
Dans la salle surchauffée du cabaret, où les effluves des rôts se mêlaient aux odeurs de vin et de cervoise, Rustique, attablé devant une assiette fumante, écoutait le caupo (aubergiste) qui venait de lui servir, avec fierté, les mets confectionnés par sa femme. Arrivé en fin de matinée, le soleil n'étant pas encore au zénith, Rustique était descendu d'un bateau qui, disait -il, venait de Crevennus (Cravant). Ses vêtements et bijoux confirmaient une condition élevée, pareille à celle des chefs gaulois enrôlés dans l'armée romaine ; un savant mélange des us des deux ethnies. Son imposante stature portait au respect. Peu bavard, il avait toutefois demandé avec la forte assurance d'un chef un lectulo (lit) pour passer la nuit, un repas et un vin romain de qualité. Le cabaretier s'était empressé de répondre à toutes ces demandes, fier d'avoir parmi sa clientèle, un personnage de l'élite, qui avait choisi sa maison plutôt qu'une autre. Puis le visiteur s’était enquis de l'itinéraire à suivre pour se rendre sur un domaine où il pourrait faire l'acquisition d'une bonne monture. Il était venu jusque là car, disait-il, on lui avait indiqué un élevage réputé. A sa descente du bateau, le naute lui avait donné l'adresse de ce cabaret. C'était l'un des rendez-vous, avait -il affirmé, des plus prisés par les maîtres de la confrérie des navicularii (navigateurs). La table était bonne et roborative. La maison bien tenue. Le patron avait une réputation de hâbleur bien informé sur ce qui se passait dans la province.
« - Elles sont très dures en affaires, dit le cabaretier, les hommes de la maison sont surtout des magistrats, ou des sacerdotes (prêtres). Dinovinos, le chef, descend d'une lignée de grands rois. On dit qu’il a des ancêtres druides. Il a certain pouvoir, si tu vois ce que je veux dire. » Il fit un clin d’œil accompagné d'un hochement de tête pour bien marquer le sous-entendu. « C’est une famille très respectable, et respectée par tous ici. »
Le caupo se tenait avec orgueil, debout face à son interlocuteur. Il dominait ainsi le plateau de la longue mensa (table), les mains sur ses larges hanches, arborant ostentatoirement, enserrée dans une large étoffe, une protubérance abdominale, ornement incontestable des talents culinaires de son épouse. Il portait à main gauche, un torchon de grosse toile bise qui, tantôt servait à essuyer les plateaux des trois mensae que comptait son établissement, tantôt son front huileux.
"- Veux-tu que je te trouve quelqu'un pour te conduire ? Je peux faire appel à un ami commerçant qui livre les Epponii. Quel est ton nom, citoyen ?
"- Peu importe ! Je vais décliner ta proposition. J'irai demain. Je vais d'abord visiter l'Urbs."(ville)
"- Par la voie charrière, tu en aurais pour la matinée à rejoindre Epponiacus. Mais tu pourras aisément trouver un chargement pour te conduire. Sache qu'Autricus est coupée en deux depuis que les grands Tutricus ont fait construire un mur d'enceinte en pierre, pour remplacer celui en bois du vieil oppidum. Ici, c'est l'ancienne ville ouverte. Tu y trouveras tous les commerces de gros. Au-dessus c'est le lieu des boutiques. On l'appelle Autissiodorum, la ville fermée, pour faire plus romain ; enfin ! fermée, plus ou moins, car les murailles ne sont pas totalement terminées, elles ont subi quelques aléas. C'est pratique toutefois en cas d’attaque ; et par le dieu Goibniu, on sait combien il y en a eu quand…."
Le caupo s'arrêta net dans son bavardage, il regarda l'étranger dans les yeux puis, se retourna comme fouetté par quelque lanière invisible. Rustique se leva précipitamment, sa haute stature traversant le plateau, il arrêta le cabaretier, l’agrippant d'une main ferme par le bras :
"- Finis ta phrase, caupo," dit-il en plissant les yeux, le regard dur.
"- J'ai à faire et puis, tes mets vont refroidir".
Le cabaretier tenta de se dégager, l'air anxieux. Ses yeux passaient des plats à l'homme, ainsi qu'aux deux autres convives qui partageaient le banc, que le mouvement précipité du milicien avait failli renverser. Ils restaient attentifs, inquiets de la tournure que prenait la conversation. Rustique lâcha le cabaretier et dit d'une voix qui se voulait amicale :
"- Je peux manger en t'écoutant"
"- Heu…, j'ai perdu le fil. Régale-toi, l’ami . Et puis j'ai à faire; la matrone… Et, avec un clin d'œil qui se voulait complice, il poursuivit : Tu comprends !"
La tablée augmentait. D'autres consommateurs arrivaient, prenant place le long des bancs. De nouvelles embarcations avaient accosté et la salle, surchauffée et humide, se remplissait dans le tapage persistant de commerçants, navigateurs et ouvriers. Le caupo s'éloigna rapidement. Rustique contempla alors son plat, sous le regard inquiet de ses voisins de table. Il but une grande lampée de vin sucré coupé d'eau, haussa les épaules, et attaqua de bon cœur cette nourriture bienfaisante au fumet alléchant. Son voyage avait été long, et ses repas antérieurs, frugaux.
Après s'être rassasié, Rustique sortit du cabaret. Il longea les berges en amont de la rivière. L'activité y était bruyante et enfumée. Il lui fallait se repérer afin de mener à bien sa mission. La cité avait bien changé depuis son enfance. Il souriait intérieurement en pensant au pauvre paterne de caupo. Il ne lui avait pas donné son nom, juste pour le plaisir de le contrarier. Le commerçant parlait trop ou pas assez à son goût, il lui avait même semblé, dans l’intonation de sa voix, qu’il le soupçonnait d’être un espion ou tout du moins, un danger potentiel. Cela l’avait amusé. En gardant l'anonymat, Rustique l'incitait à la défiance, voire à la crainte. Ainsi, il verrait comment il allait réagir, et qui, le cas échéant, il allait prévenir. Cela intriguait et divertissait Rustique, et cela l'informerait en même temps sur les relations du caupo et s'il pourrait, ou non, lui faire confiance.
Le regio vicus (quartier) résonnait de tous côtés des aboiements des crieurs, des nautiers, du bruit des tonneaux que l’on chargeait ou déchargeait, des sabots des bêtes de somme ou des chevaux, des coups de marteaux du chantier naval et des forges. Mêlée à tout ce brouhaha, on distinguait la mélopée des helciarii (hâleurs), tirant les navires jusqu'au ponton de déchargement. Une foule bigarrée se pressait, s'invectivait, minaudait. Toutes sortes de castes se côtoyaient. Les riches patriciens étaient couverts de tissus châtoyants venus de pays lointains. Certains étaient vêtus à la mode romaine, re-confectionnée aux exigences climatiques et esthétiques de cette province gauloise. Tous avaient des parures étincelantes et semblaient rivaliser entre eux d'élégance. On voyait aussi des hommes et des femmes plus modestes, mais toujours soucieux de leur apparence, comme tout bon gaulois qui se respecte. Au milieu de cette foule chevelue, on remarquait les esclaves au crâne rasé et les colons allochtones à la peau foncée, aux cheveux coupés et aux vêtements exotiques. Autricus, petite cité florissante, était parmi les ports commerciaux d’importance longeant l'Icauna. On y pratiquait l’importation et l’exportation de marchandises précieuses, d'aliments, ou de matériels. Comme dans beaucoup de cités portuaires qui étaient devenues prospères. Influencés par la romanisation, on avait élargi les voies terrestres, agrandi et aménagé le port. Cela avait augmenté et facilité les échanges en provenance de tout l'empire, et apporté des monnaies impériales. Journellement, c'était la foire à l'encan, suivant les arrivages ou les départs des bateaux et des charrois. Les cabarets étaient les lieux de rencontre où s'effectuaient d’âpres marchandages et transactions. L'étain, l'ambre et les laines des îles brittonnes, était vendus dès leur arrivée par des marchands calètes (celtes du pays de Caux, bords de la Manche dont le « Portius Itiius » permettait une rapide traverser entre le continent et l’île Brittonne ). On trouvait aussi des esclaves de luxe, de belles jeunes filles à la peau laiteuse, à la chevelure d'or et de cuivre, ou d'autres d'ébène de la tête aux pieds, au corps majestueux ,venues de contrées chaudes. Des matrones aux seins lourds de lait, des marmots de tous âges, des jeunes hommes, robustes ou éphèbes, le crâne rasé, venant d'on ne savait trop où dans l'empire. Tissus luxueux, sculptures, bijoux, vaisselles, objets précieux de toutes sortes, transitaient par ces berges et faisaient accourir les marchands de la contrée soucieux d'acquérir et de revendre des articles exotiques.
On traversait l'Icauna sur un pont de bois qui reliait les entrepôts de la rive gauche aux chantiers de construction de bateaux de la rive droite. Il était jumelé par un pont flottant, fait de barques attachées entre elles et recouvertes de planches transversales où passaient le bétail et les indigents. De ce côté de la rive, des odeurs se mêlaient, dans un curieux mélange de bois coupé, de poix, de fer en fusion, d'urine et de sang. Les bouchers n'étant pas loin des tanneurs, des corroyeurs, des armateurs et des tonneliers. Quand Rustique traversa, il découvrit, de la rive droite, les murailles du nouvel oppidum qui se détachaient dans un soleil voilé par les fumées. Il avait besoin d'un bain, et cela lui sembla le lieu le plus sûr pour trouver des thermes. Cette ville était un curieux ensemble. Il retraversa et franchit la dour (porte, en gaulois) d’Autessius (porte sud d'Auxerre) qu'un marchand lui avait indiquée. Elle devait le conduire au centre d’Autessiodurum (Auxerre). L'urbanisation s'organisait autour des maisons de riches marchands qui modifiaient leurs biens pour suivre la mode gréco-romaine, le tout dans un espace réduit. Pour certaines domus (maison), des plus ostentatoires, il était évident que les nantis avaient un furieux besoin d'afficher leur richesse, et un non moins impérieux souci de se protéger.
Vraisemblablement, au plus haut de la cité, Rustique devait pouvoir retrouver le castrum de son enfance, cette antique forteresse gauloise. Comme par instinct, ses pas l’incitèrent à suivre une angiportum (ruelle) pentue. L'atmosphère lui sembla assez vite nettement plus respirable. Le ciel y était moins brouillé par toutes les fumées des diverses industries qui longeaient les rives du flumen (rivière). Les habitants et les marchands qu'il croisait, affichaient une certaine suffisance, de celles que la richesse procure. Rustique pensa que la Gaule profonde avait bien changée depuis son enfance.
Il eut le regard attiré par un couple richement habillé, au port noble, qui déambulait en quête de quelques achats éventuels. L'homme avait de ces longues robes claires sous le drapé d'une chasuble d'un bleu précieux, qu'une fibule d’or, représentant un lupus (loup), retenait sur son épaule gauche. Autour du cou, un torque d'or confirmait son appartenance à l'aristocratie gauloise. Ses cheveux, d'un blanc étincelant, lui tombaient jusqu'au milieu du dos, chose rare depuis la colonisation, car nombre de nobles gaulois qu'il avait croisés dans son existence restaient soucieux de suivre la mode gréco-romaine. Ils se faisaient couper les cheveux en suivant l’exemple des statues des forums ou celles rencontrées dans les jardins des somptueuses prætoriae, villæ des colons qu'ils avaient copiées. Le vieil homme s'appuyait d'un côté sur un long bâton en bois tortueux ; de l'autre, une jeune fille tenait son bras. Elle portrait une robe simple, mais de belle facture. Sous un sayon de laine brittone, ses cheveux foncés étaient remontés en chignon. Ils étaient retenus par une épingle, parure d'or, qui avait du mal à les tenir disciplinés. Autour de son cou et de ses poignets, couraient plusieurs rangs de perles de verres aux couleurs chatoyantes. Rustique, séduit par ce couple, se décida à leur demander le chemin des thermes.
« - Que la journée soit bonne pour vous, dit-il en imposant sa stature sur leur passage, pourriez-vous m'indiquer les thermes, je suis un peu perdu.
- Que la journée te soit bonne à toi aussi, l’ami. »
La voix de l'homme étonna Rustique : elle était posée, grave et douce tout à la fois, rien à voir avec les voix chevrotantes de certains vieillards. L'homme lui fit savoir qu'il avait le dos tourné à la porte des bains :
"- Suis cette rue qui descend, et tu trouveras la porte en question. L'établissement est proche de la voie charrière, par là, et il indiquait le sud ; tu ne pourras pas le manquer.
- Merci à toi, l'ami," dit Rustique avec un mouvement de tête respectueux.
La jeune femme, pendue au bras du vieil homme, ne disait mot. Elle détourna lentement son regard, de vers l'étal d'un drapier, pour observer l'importun. Son regard rencontra alors celui de l’homme, son visage resta cependant impassible, comme si Rustique était transparent. Ce dernier eut quelques difficultés à détourner son regard pour ne pas se noyer dans ces grands yeux qui semblaient ne pas le voir. Ils avaient la couleur des ciels d'orage, quand l'astre solaire s'impose pour sublimer les couleurs. Son visage était doux et volontaire, son allure, celle d'une déesse. Il sentit qu'une flèche de chaleur entrait en son cœur. Pour ne pas perdre pied, il regarda de nouveau l'homme droit dans les yeux ; il remarqua qu'ils avaient la même couleur. Comme mis en danger par quelques sombres maléfices, il inclina la tête en signe de respect, remercia encore en leur souhaitant la protection des dieux, et s'éloigna précipitamment.
"- Qu’Esus t'accompagne," lui dit d'une voix forte le vieil homme. Il regarda s'éloigner l'étranger en plissant les yeux, l'air intrigué, tout comme s'il venait de lire en cet homme.
Rustique prit le chemin indiqué. La rue descendait de nouveau vers la rivière. Quand il passa la porte sud, il se rendit compte qu'il n'avait fait attention à aucune des maisons ou boutiques qu'il avait dû croiser. Il était passé devant l'enclos cultuel d’un temple dédié au dieu Borvo, sans vraiment le voir. Le bâtiment des bains lui apparut comme dans un rêve. Quand il y pénétra, il fut accueilli par un splendide esclave à la peau cuivrée, aux muscles huilés. Vêtu d'une tunique courte, retenue à la taille par une ceinture de cuir où pendait une bourse qui semblait bien fournie, l'homme dirigea Rustique à l'apodyterum pour qu'il se dévêtît. Les effluves qui émanaient du lieu le ramenèrent à la réalité des besoins qu'il avait de se détendre dans de l'eau chaude et parfumée. Un bienfait, après cette journée pleine de surprises. Il se laissa aller entre les mains expertes d'esclaves, hommes et femmes. Pourtant, quand il fermait les yeux, c'était ceux de la belle inconnue qui s'imposaient à lui, telle une lumière qui s'inscrit sur la rétine après un éblouissement. Elle s'imposait, entière, occultant tout ce pour quoi il était venu en cette cité.
(à suivre)