MARC  LABOURET

Iconoclasme et Franc-maçonnerie

   La question est de savoir s’il est iconoclaste de contester les interprétations officielles de la lettre G faites aujourd’hui par le GODF et proposées à la vénération de la classe compagnonnique : géométrie, génie, gnose, génération, gravitation. Eh bien, la réponse est oui.

   fmparis 2Je vous renvoie au Ligou ou au Boucher pour le détail des interprétations ingénieuses et contradictoires du G faites par les différents auteurs maçonniques : gamma, iod, alchimie, kabbale, nœud, spirale... L'apex de l'élucubration étant atteint par l'inévitable charlatan René Guénon, qui y voit un swastika. Mais, après tout, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Pour ma génération, cela renvoie inévitablement à la logique shadok, dont l’iconoclasme demeure intact. Il est pourtant clair, à lire ces bons auteurs, que s’il y a une parole perdue en Franc-maçonnerie, c’est bien la signification du G...

   Pour ma part, je rejoins ceux qui y voient une représentation du divin. J’en veux deux signes :
- la précocité internationale du G : il est absurde d’en chercher un sens français ; il est diffusé par les francs-maçons anglais dans tous les pays, parmi le premier corpus symbolique, avec les deux significations explicites de God (Dieu) et géométrie ;
- l’interchangeabilité du G dans l’iconographie avec le tétragramme hébreu YHWH (d’origine protestante et janséniste) et l’œil, qui sont les uns comme les autres des représentations du divin, prenant place dans le triangle et/ou l'étoile, et/ou la gloire rayonnante ou flamboyante.

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La numismatique maçonnique montre par de très nombreux exemples à quel point ces représentations du divin sont interchangeables : G, tétragramme, iod, triangle, pentagramme, hexagramme, ennéagramme, œil, soleil à visage humain... Tous rayonnent sur l’univers de la même façon.

   Cela ne retire rien à la légitimité et à la richesse des interprétations ésotériques imaginables par chacun de nous : athées ou non, que mettons-nous sous le mot dieu ? Les cinq significations proposées maintenant par le GODF sont un résumé politiquement correct, mais plausible, des attributs de la (ou des) divinité(s), comme l’étaient au XIXe siècle les significations de «ggloire » et « grandeur ». Et même si, à l’extrême, le grand architecte de l’univers est seulement l’allégorie du principe de causalité, même si le divin est seulement une dimension intérieure de l’humain, sa place est au cœur de notre quête de sens individuelle et collective.

(Je dis "le divin"... Il n'y a bien évidemment pas de divin sans dieu, comme il n'y a pas de fleuve sans eau. Le seul mérite de l'expression est de laisser une ouverture aux polythéismes - il y en a)

   Au terme de mon étude des iconoclasmes, ce qui m’apparaît surtout, c’est que ce G succède sans différence structurelle au XP grec, au IHS catholique et protestant, au tétragramme juif repris d’ailleurs à l’identique. Il s’inscrit dans une histoire riche et honorable, caractérisée par vingt-cinq siècles de recherche d’autonomie du spirituel, qui s’est exprimée dans le choix de la parole, et particulièrement de la loi, contre l’image, depuis le culte zoroastrien de la lumière jusqu'à nous.

  fmstgermain Ce choix, je crois l’avoir illustré, a toujours été complémentaire à une volonté d’amélioration morale et matérielle de l’humanité. Cette complémentarité n’est pas moins évidente en Franc-maçonnerie. Celle-ci, explicitement, depuis ses débuts, est une recherche éthique individuelle et collective. La loi y est dite sacrée, avec ou sans grand architecte de l’univers, et qu'elle soit présente sous les espèces de l'Ancien Testament, de l'Evangile selon Saint Jean ou de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Le temple de Salomon, construit pour héberger l’arche d’alliance, c’est-à-dire la loi, y est une référence constante.

(Voir l'article https://marc-labouret.fr/franc-maconnerie/la-loi-sacree.html pour les mésusages et dévaluations du livre dans la franc-maçonnerie contemporaine)

   C’est ainsi que le G me semble, entre toutes les autres significations qu’il siéra à chacun de lui attribuer, fonder historiquement et symboliquement la laïcité.

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POST SCRIPTUM

Cet article, en son temps, ne s'intéressait guère qu'à  la continuité d'utilisation des initiales des noms divins, en se fondant sur la numismatique. Cette continuité suffit à montrer la parenté de la symbolique maçonnique avec les iconoclasmes  chrétiens. Pourtant, on pourrait noter et argumenter, en complément, trois autres apparentements possibles:

1. L'allusion psychanalytique (en parenthèse après l'article https://marc-labouret.fr/iconoclasmes/argument.html ) est confirmée par l'importance symbolique du père dans le corpus symbolique de la franc-maçonnerie : Hiram Abiff signifie Hiram le père. Et si les francs-maçons se disent "enfants de la veuve", cela veut bien dire que leur père est mort. Dans la progression des degrés initiatiques, la maturité coïncide avec la référence au modèle paternel d'Hiram.

2. J'ai brièvement évoqué dans l'article la place du volume de la loi dans le temple maçonnique. Il y est la première de "trois grandes lumières", sur qui reposent et se justifient l'équerre et le compas.  Dans l'article qui lui est consacré, je déplore la dévaluation de ce symbole , qui pourrait encore être le plus important "meuble" du temple : celui qui fonde les valeurs communes à tous les francs-maçons et à tous les humanistes de notre temps. Je constate ici la dégradation de la signification symbolique venue de l'iconoclasme.

3. En lien avec cette place primordiale de la loi, et quoique la présence de la loi elle-même ne soit plus que théorique, il faut relever l'importance symbolique de la forme du temple lui-même. A l'issue de la querelle des images, on l'a vu (https://marc-labouret.fr/iconoclasmes/l-icone-byzantine.html), Byzance a adopté le plan centré pour ses églises. Celui-ci exprime très bien la philosophie poitico-religieuse iconodule de fusion avec le sacré : il établit le lien vertical de chacun avec la transcendance. En revanche, l'occident adopte le plan basilical, qui met l'accent sur la progression horizontale et collective de l'homme vers dieu. Dans le temple maçonnique, autant le local réel que le symbole revendiqué, le plan basilical se réfère explicitement au temple salomonien, ses trois espaces successifs et son orient consacré à l'arche d'alliance - c'est-à-dire à la loi. Si on admet ce schéma théorique, on ne peut que regretter l'installation récente, dans de nombreux temples, d'un fil à plomb central : celui-ci est d'abord inutile, puisqu'il est redondant avec le fil à plomb qui figure au plateau du second surveillant. Il est surtout, et hélas, un contresens néfaste, en contradiction avec la signification globale du temple vu comme un chemin de progression vers la lumière symbolique de l'orient.

(11e mois de l'A.D.L.V. L. 6025)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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